Safi Bâ : « L’Africaine qui marche”

vsafibaD’origine mauritanienne, elle a franchi les frontières par soif de liberté. Devenue française, cette humaniste a posé son regard sensible sur les immigrants en banlieue. Elle l’exprime dans une prose précieuse.

« L’Africaine qui marche”, c’est ainsi qu’on la désigne au parc départemental des Lilas où elle se promène tous les jours pour trouver ses idées et phrases à écrire. Dans un ensemble blanc élégant, les cheveux coiffés d’un foulard coloré, Safi Bâ trône au milieu de son jardin, salon naturel d’un des pavillons HLM de la SAI du Moulin-Vert qu’elle habite depuis 20 ans.

À 58 ans, cette rêveuse romantique veut, en écrivant, rapprocher les gens. Elle a l’impression d’apporter des éléments utiles à la compréhension, et d’ailleurs ses amis lui confient que ses écrits leur apprennent beaucoup sur la façon de penser des migrants.

Je suis sensible au décalage culturel, aux rapports entre les gens et aux qualités humaines. Dans mon dernier livre, le Page et la Fleur, [disponible à la bibliothèque et à la librairie Présence africaine] j’écris sur de toutes petites observations de la vie quotidienne sans forcément placer les migrants en victime – ils ont aussi leurs défauts.

Elle avoue qu’ici, comme en Afrique il y a longtemps, elle se sent un peu marginale.

J’aime la nature, acheter des légumes bios à Planète lilas, ce que ne partage pas toujours mon entourage d’origines africaines.

L’originalité, en effet, lui forgera précocement un parcours un peu solitaire. Son père, descendant d’une famille de chefs, l’extrait tôt de la tradition : il souhaite qu’elle poursuive son certificat d’études au collège, “alors qu’au village, pratiquement toutes les filles de mon âge se mariaient”, se souvient-elle. Elle fera ensuite un mariage choisi, vivra en France et travaillera à France 2, aura un unique enfant, divorcera, renonçant à l’aisance pour se sentir libre, proche des arts.

Et, aujourd’hui, je suis peut-être une des premières écrivaines mauritaniennes, ajoute-t-elle simplement. Les voisins ont été surpris d’apprendre que j’écrivais lorsque j’ai exposé mon livre sur un stand au dernier vide-greniers du quartier.

Sa posture décalée, teintée de son humanisme et de sa quête d’harmonie, la ramène pourtantsans relâche aux migrants : habitants de l’entre-deux, “réfugiée polygamique”, gérant d’immeuble étranger soucieux de tous…

Et le dramatique afflux vers l’Europe des migrants bousculés par la violence comme par la pauvretéla touche de près. Elle en ressent “de la gêne et de la honte pour ceux qui doivent quémander pour vivre ici et trouver un boulot”, et constate que “l’argent et les richesses des pays en développement devraient être répartis et ne pas rester aux mains d’un petit nombre”.

L’écrivaine, généreuse, impatiente, est aussi une grande nostalgique. Celle qui pense en peuhl avant de traduire ses récits en français se laisse merveilleusement emporter par la saudade que de petits riens éveillent.

Quelques notes d’une chanson d’Enrico Macias, le parfum de la gomme de brousse… et la voilà propulsée dans les paysages et les réalités sociales de l’Algérie, du Mali, du Cap-Vert, si proches et si lointains.

Aujourd’hui, Safi prévoit d’écrire un ouvrage plus long. Elle continue d’observer, de prendre des notes.

Portrait réalisé par Gwénaël le Morzellec

source

©rimculture novembre 2015

Les commentaires sont fermés